Il y a chez Brunschvicg un passage qui m'émerveille, je me suis d'ailleurs fait un petit florilège de citations philosophiques pour mes méditations quotidiennes, et celle ci y figure en première place. La voici :
«le problème est dans le passage, non d’aujourd’hui à demain, mais du présent temporel au présent éternel.»
Elle figure en haut de la page 157 de "De la vraie et de la fausse conversion", que l'on peut lire ici :
http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/vraie_et_fausse_conversion/vraie_et_fausse_conversion.html
il faut d'ailleurs lire tout le passage (et tout le livre , bien sûr) pour la remettre dans son contexte et ainsi la comprendre, (en gros lire les pages 155 à 157 ).
Brunschvicg établit la différence irréductible entre deux plans et deux ordres , le plan vital et le plan spirituel, chez un auteur comme Rudolf Steiner qui prétend dépasser le plan rationnel qui est celui de la philosophie sans redescendre au niveau mystique, cela mènera à distinguer plusieurs "corps" : physique, éthérique, "astral" et le Moi qui est purement spirituel et doit être conçu comme "recouvert des gaines que sont les corps", et s'en servant pour son évolution qui le mène à "construire" les trois étages de l'esprit immortel : Manas, Buddhi et Atmâ; dans d'autres systèmes comme le Vedanta ou la théosophie de Blavatsky, ou les théories d'aurobindo sur le supramental, vous aurez d'autres systèmes, plus complexes, ou moins.
Eh bien moi je ne dis pas que l'anthroposophie ou Aurobindo c'est du charlatanisme, certainement pas ! mais je préfère et de loin l'exposition philosophique idéaliste de Brunschvicg, qui dit en gros la même chose, mais sans jamais quitter le terrain de la science et de la Raison pour se perdre dans des considérations fumeuses, ou, en tout cas, auxquelles nous ne pouvons donner aucun sens vérifiable (et qui restent donc des mots..."words ! words ! words ! comme dit Hamlet).
Il est possible à n'importe qui, même n'ayant jamais lu d'ouvrage de philosophie, de comprendre la distincition que fait Brunschvicg entre l'ordre vital et l'ordre spirituel (alors que pour comprendre ce que recouvrent les notions théosophiques de corps astral, mental, causal....bon courage !), page 155-156:
«Le propre de l’esprit est de s’apparaître à lui-même dans la certitude d’une lumière croissante, tandis que la vie est essentiellement menace et ambiguïté. Ce qui la définit, c’est la succession fatale de la « génération » et de la « corruption », de la grandeur et de la décadence ; l’espérance de l’une commande la terreur de l’autre. Voilà pourquoi les religions, établies sur le plan vital, ont eu beau condamner le manichéisme : il demeure, en dépit de toutes les tentatives d’exorcisme et de refoulement, à la base de leur représentation dogmatique. La transcendance du Mal, qu’elle soit attribuée à la divinité, ou qu’elle soit placée en dehors d’elle, mais symétriquement, comme à ses antipodes surnaturels, accompagne la transcendance du bien et en paralyse le dessein providentiel. Si on croit aux Anges, il faut croire aussi aux Diables ? .......
.....nous ne voyons pas comment échapper à la nécessité de conclure que la seule fin des êtres vivants est, en effet, de ne plus vivre. Il reste que cette conclusion ne touche en rien à ce qui est constitutif de l’esprit, à l’unité d’un progrès par l’accumulation unilinéaire de vérités toujours positives. L’alternative insoluble de l’optimisme et du pessimisme ne concernera jamais que le centre vital d’intérêt ; nous pouvons être, et à bon droit, inquiets, en ce qui nous concerne, de notre rapport à l’esprit, mais non inquiets de l’esprit lui-même que ne sauraient altérer les défaillances et les échecs, les repentirs et les régressions, d’un individu, ou d’une race, ou d’une planète.»
Si les dogmes religieux, faits pour tranquilliser la masse, doivent être dépassés par ceux qui cherchent la vérité, en dehors de toute perspective rassurante, alors nous sommes conduits, comme par la main, au fameux "problème" de la page 157 :
«Bref, le problème est dans le passage, non d’aujourd’hui à demain, mais du présent temporel au présent éternel.»
Car si la mort est la fin de la vie, et que nous ne pouvons comme les autres "jouir et cueillir les roses de la vie" sans penser à la disparition qui nous attend tous, rois, conseiller et simples ouvriers, si de plus nous ne pouvons donner sens aux promesses religieuses d'une "autre Vie", "après" la mort, il nous reste à essayer de trouver ce qui est éternel, c'est à dire ce qui est spirituel, en cette vie et cette durée mêmes.
Brunschvicg trouve la solution chez Spinoza, dans le "Traité de la réforme de l'entendement" :
«Nous voici donc de nouveau renvoyés à Spinoza. Une philosophie de la conscience pure, telle que le Traité De Intellectus Emendatione en a dégagé la méthode, n’a rien à espérer de la vie, à craindre de la mort. L’angoisse de disparaître un jour, qui domine une métaphysique de la vie, est sur un plan ; la certitude d’évidence, qu’apporte avec elle l’intelligence de l’idée, est sur un autre plan.»
Ces passages me semblent tellement lumineux que je les ai mis, avec d'autres, en tête de mon ancien blog : http://mathesis.blogg.org/
Il y a d'ailleurs, dans l'article "Destin d'un philosophe sous l'occupation" dont j'ai parlé hier:
http://publications.univ-provence.fr/ddb/document.php?id=87
une très belle définition de l'idéalisme brunschvicgien :
«Devant la négation de l’idée de progrès intellectuel, matérialisme de la race d’un côté ou de la terre et des morts de l’autre, l’idéalisme philosophique brunschvicgien -la conquête inexorable du réel par l’idée- pouvait-il survivre à un pareil démenti historique ?»
la conquête inexorable du réel par l’idée : c'est formidablement dit ! attention cependant à ne pas prendre le terme "inexorable" dans un sens de déterminisme automatique et machinal , car dans cette conquête et cette victoire certaine (à la fin) , l'esprit humain participe de manière cruciale !
Il est un autre passage, dans "Raison et religion" cette fois, qui rejoint et développe les thèses sur le temps de "Vraie et fausse conversion" :
http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/raison_et_religion/raison_et_religion.html
cela se trouve juste à la fin, page 207 :
«Nous nous affranchirons du temps simplement vital, dans la mesure où nous en découvrirons la racine intemporelle. La vie, à la prendre en général dans l’absolu de son concept, nous savons trop qu’elle est sans pitié pour les vivants. Elle peut se définir comme l’ensemble des forces qui résistent à la mort ; mais ce n’est là qu’une expression provisoire jusqu’à l’inévitable dénouement qui la révèle comme l’ensemble des forces qui acheminent à la mort. Il est malaisé de décider si l’armée des vivants peut avoir l’espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée M. Bergson, de « culbuter la mort » ; mais, puisque le salut est en nous, n’est-il pas assuré que l’armée des esprits débouche dans l’éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d’éternité sa stricte signification d’immanence radicale ?
Nous le disons à notre tour : il ne s’agit plus pour l’homme de se soustraire à la condition de l’homme. Le sentiment de notre éternité intime n’empêche pas l’individu de mourir, pas plus que l’intelligence du soleil astronomique n’empêche le savant de voir les apparences du soleil sensible. Mais, de même que le système du monde est devenu vrai du jour où la pensée a réussi à se détacher de son centre biologique pour s’installer dans le soleil, de même il est arrivé que de la vie qui fuit avec le temps la pensée a fait surgir un ordre du temps qui ne se perd pas dans l’instant du présent, qui permet d’intégrer à notre conscience toutes celles des valeurs positives qui se dégagent de l’expérience du passé, celles-là mêmes aussi que notre action réfléchie contribue à déterminer et à créer pour l’avenir.
Rien qui ne soit ici d’expérience et de certitude humaines. Par la dignité de notre pensée nous comprenons l’univers qui nous écrase ; nous dominons le temps qui nous emporte ; nous sommes plus qu’une personne dès que nous sommes capable de remonter à la source de ce qui à nos propres yeux nous constitue comme personne, et fonde dans autrui la personnalité à laquelle
nous nous attachons. Ainsi, par-delà toutes les circonstances de détail, toutes les vicissitudes contingentes, qui tendent à diviser les hommes, à diviser l’homme lui-même, le progrès de notre réflexion découvre dans notre propre intimité un foyer où l’intelligence et l’amour se présentent dans la pureté radicale de leur lumière. Notre âme est là ; et nous l’atteindrons à condition que nous ne nous laissions pas vaincre par notre conquête, que nous sachions résister à la tentation qui ferait de cette âme, à l’image de la matière, une substance détachée du cours de la durée, qui nous porterait à nous abîmer dans une sorte de contemplation muette et morte. La chose nécessaire est de ne pas nous relâcher dans l’effort généreux, indivisiblement spéculatif et pratique, qui rapproche l’humanité de l’idée qu’elle s’est formée d’elle-même.»
Ne nous voilons pas la face : notre première réaction, face à de telles envolées, est de nous dire : bon, ok, c'est très beau, assurément, mais il se moque de nous ! ou bien, il veut exposer les choses de manière symbolique, mais il ne faut pas prendre tout cela au pied de la lettre : car nous savons bien, quand même, que demain succèdera à aujourd'hui , et que dans 10 ans, ou 20 ans, ou au maximum un siècle, nous serons tous morts...comme le disait d'ailleurs Keynes : "à long terme nous sommes tous morts"...
lisons bien, cependant : Brunschvicg ne remet pas une seconde en cause notre mortalité constitutive, il ne tente pas de faire une échappée belle à Coucouville les nuées, comme disait Aristophane, en imaginant des paradis ou des enfers. Il nous parle d'un acte de l'esprit, bien précis, et possible pour tout le monde, et qui assure un changement de perspective par rapport au temps que des orientaux appelleraient "illumination" ou "satori". En disant cela, je ne cherche pas à tout mélanger, et à suggérer que le bouddhisme Zen mène à la même chose que l'intellectualisme idéaliste occidental, car je n'en crois rien...
Je crois fermement que la philosophie de Malebranche, et surtout sa théorie de la "vision en Dieu", peut aider à comprendre les pensée de Brunschvicg en les plaçnt dans une juste perspective. De quoi s'agit il ?
Selon Malebranche, nous ne voyons pas les "choses" dans l'espace, comme le croit le sens commun, mais "en Dieu" : il veut dire par là que l'esprit n'a accès direct qu'à l'esprit, et donc aux idées. Ce sont des idées de Dieu que nous "voyons" directement par le regard de l'esprit, et à cette occasion, Dieu nous fait éprouver les sensations qui se traduisent par la "vision d'un corps".
il y a donc deux choses bien distincte : vision de l'idée (qui est pensée par Dieu) , et à cette occasion sensation causée par Dieu qui donne lieu à l'apparition du corps devant nous; l'espace est lui même une Idée de dieu, qui est l'Etendue intelligible.
Qu'est ce que Dieu ? Dieu, c'est le Maintenant ! Dieu est toujours...Maintenant !
c'est le présent éternel dont parle Brunschvicg !
A quel moment sommes nous ? quelle heure est il ? répondez !
à cela vous répondrez, après avoir consulté votre montre : "Il est 17 h 37, le vendredi 23 juillet 2010"
oui, mais cela ce n'est pas une réponse absolue; si j'avais posé la question l'an dernier, alors que j'étais à New York, vous auriez dit autre chose...et puis la date, cela dépend du calendrier dans le quel on se place, pour les musulmans, ou les juifs, ou les hindous, ce sera une autre date..etc..etc.
mais il y a une réponse ABSOLUE, qui sera toujours vraie, c'est de répondre : "Nous sommes Maintenant !"
Ce n'est pas contradictoire avec la théorie de la relativité d' Einstein : car si nous sommes très loin les uns des autres, et que nous devons communiquer par signaux ou ondes, nos communications se propageront à la vitesse de la lumière, et nous devrons appliquer les calculs relativistes pour tenir compte de cela...
n'empêche que votre pensée, lorsque vous la pensez, c'est toujours Maintenant, et lorsque je la reçois et la comprends, c'est Maintenant aussi !
La relativité ne vient pas infirmer, mais confirmer cela, qu'il y a un Absolu , ce que j'appelle Dieu, ou Maintenant du "monde des Idées", et il est possible de démontrer que cela conduit aux formules relativistes de "traduction entre repères relativistes" : cet absolu, il est tout simplement le système des traductions assurées par les formules de calcul relativistes. C'est s'il n'y avait pas ces équivalences équationnelles que l'on ne pourrait pas parler d'un Milieu Un : l'Etendue Intelligible de Malebranche.
La relativité d'Einstein, ce n'est justement pas le "tout est relatif" comme dans la fameuse plaisanterie, mais le contraire exact !
Le Mondes des Idées divines, il est le Maintenant (et l'Etendue intelligible n'est qu'une Idée particulière). Si nous pouvions nous établir "en Dieu", en ce "monde des Idées", qui est le présent éternel de Brunschvicg, nous serions toujours Maintenant : dans l'éternité radicalement immanente.
oui, mais nous n'y arrivons pas parce que nous nous en détournons, pour suivre la sensation qui coïncide avec la vision spirituelle de l'Idée, parce que Dieu la cause en nous à cette occasion !
rappelez vous ce que dit Malebranche au début de la "Recherche de la Vérité" , sur l'union à Dieu et l'union au corps entre lesquelles nous sommes partagés :
http://fr.wikisource.org/wiki/De_la_recherche_de_la_v%C3%A9rit%C3%A9/Pr%C3%A9face
«L'esprit de l'homme se trouve par sa nature comme situé entre son Créateur et les créatures corporelles ; car, selon saint Augustin, il n'y a rien au-dessus de lui que Dieu, ni rien au-dessous que des corps. Mais comme la grande élévation où il est au-dessus de toutes les choses matérielles n'empêche pas qu'il ne leur soit uni, et qu'il ne dépende même en quelque façon d'une portion de la matière ; aussi la distance infinie qui se trouve entre l'Être souverain et l'esprit de l'homme n'empêche pas qu'il ne lui soit uni immédiatement, et d'une manière très-intime. Cette dernière union l'élève au-dessus de toutes choses ; c'est par elle qu'il reçoit sa vie, sa lumière et toute sa félicité ; et saint Augustin nous parle en mille endroits de ses ouvrages de cette union, comme de celle qui est la plus naturelle et la plus essentielle à l'esprit. Au contraire, l'union de l'esprit avec le corps abaisse l'homme infiniment ; et c'est aujourd'hui la principale cause de toutes ses erreurs et de toutes ses misères.»
Nous préférons suivre et expérimenter la sensation plutôt que de "voir" l'Idée qui est en Dieu; Platon ne dit pas autre chose avec le fameux mythe de la Caverne : nous préférons les ombres que nous voyons sur le mur, plutôt que de nous tourner vers la seule réalité, qui est celle des Idées divines !
La réponse, la solution au problème de Brunschvicg, qui est aussi le problème de l'immortalité, c'est donc la voie philosophique, qui consiste comme le dit Malebranche à diminuer l'union au corps pour faire augmenter l'union à Dieu.
Elle passe par un ascétisme bien compris : nous détourner des sensations, qui de toute façon glissent au passé et un néant, pour nous tourner vers les Idées.
Les mathématiques ne sont pas tout, ni même le principal, mais comme le disent Platon, Malebranche, Descartes, Spinoza, ou Brunschvicg, elles offrent une aide tout à fait précisue dans cette voie, parce qu'on y trouve des idées particulièrement claires, et des sensations pas trop dictatoriales : si comprendre un théorème diffiicle offrait autant de plaisir que de coucher avec la filel de nos rêves, ça se saurait!
Aussi Platon a t'il dit : "Nul n'entre ici s'il n'est géomètre"
et Malebranche :
"mathématique et métaphysique sont l'application de l'esprit à Dieu la plus parfaite et la plus pure".
c'est au chapitre V du livre V de la Recherche de la Vérité, voir page 179 de :
http://books.google.fr/books?id=vMMsAAAAYAAJ&pg=RA1-PA179&lpg=RA1-PA179&dq=malebranche++math%C3%A9matique+m%C3%A9taphysique+application+de+l'esprit+%C3%A0+dieu+la+plus+pure+parfaite&source=bl&ots=gZ7HhpkL4K&sig=NX-qVA_ZCbHM2FjJKttyzmByICg&hl=fr&ei=B75JTM6cG9SfOOuPvJUD&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=3&ved=0CCMQ6AEwAg#v=onepage&q&f=false
"la métaphysique, les mathématiques pures, et toutes les sciences universelles qui règlent et qui renferment toutes les sciences particulières comme l'Etre universel renferme tous les êtres particuliers, paraissent chimériques à presque tous les hommes, aux gens de bien comme à ceux qui n'ont aucun amour pour Dieu.
De sorte que j'oserais presque dire que l'application à ces sciences est l'application de l'esprit à Dieu la plus pure et la plus parfaite dont on soit naturellement capable"
ce qu'il faut faire pour augmenter notre union à Dieu en diminuant notre union au corps, et passer ainsi du présent temporel au présent éternel, est donc assez clair, je pense...